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Féminisme, accessibilité et le Forum de l’AWID : les réflexions du Comité d’accessibilité sur un rassemblement mondial de 3 000 personnes

« Nous n’avons pas besoin de systèmes qui nous réparent. Nous avons besoin de systèmes qui nous soutiennent — ancrés dans la bienveillance, la solidarité et la responsabilité. La transformation ne commence pas dans les salles de réunions politiques ; elle commence lorsque les voix les plus marginalisées ne sont plus reléguées au second plan, mais deviennent le point de départ. » - Féministe consommatrice de drogues, Indonésie

L’accessibilité, ce n’est pas simplement permettre aux communautés marginalisées de « s’intégrer » dans des systèmes existants. C’est transformer les rapports de pouvoir, la participation et la culture même des mouvements. Pour de nombreuses communautés confrontées à la criminalisation, à la stigmatisation, à la surveillance et à l’exclusion structurelle, l’accessibilité est intimement liée à la dignité, à l’autonomie, à la sécurité et au droit d’occuper pleinement leur place dans les espaces féministes. Créer des espaces de rassemblement féministes accessibles, c’est penser en priorité aux personnes qui ont toujours été exclues, et faire le choix conscient d’agir autrement. 

Il existe une forme de magie qui ne demande qu’à éclore au sein de certaines des communautés les plus marginalisées. Lorsqu’on lui laisse un espace, cet espoir circule dans les lieux où les féministes se retrouvent et se soutiennent mutuellement. Le 15e Forum international de l’AWID, organisé en décembre 2024 à Bangkok, en Thaïlande, a été l’un de ces espaces pour de nombreuses féministes. Notre travail a été structuré autour du care, de la collectivité et des principes de justice pour les personnes en situation de handicap. Nous savons que nos expériences ne sont pas universelles, mais pour beaucoup des personnes présentes, elles ont compté, et nous pensons que c’est important. Nous reconnaissons aussi que le travail en matière d’accessibilité reste inachevé et imparfait. Malgré les nombreuses mesures mises en place, tous les besoins n’ont pas pu être pleinement satisfaits, et certaines personnes participantes ont tout de même pu rencontrer des obstacles liés à la langue, à l’accessibilité sensorielle, aux besoins psychosociaux ou à la sécurité.

Le rôle du Comité d’accessibilité 

En juin 2023, nous avons commencé à travailler au sein du Comité d’accessibilité, un petit groupe composé de 12 féministes chargé d’accompagner l’AWID dans l’organisation d’un Forum aussi accessible et inclusif que possible. Notre mission consistait à identifier et à réduire les barrières physiques, juridiques, sanitaires et sociales susceptibles d’exclure certaines personnes. Ensemble, nous avons adopté une approche ancrée dans la justice pour les personnes en situation de handicap et nourrie par les savoirs des communautés régulièrement ciblées par les mouvements anti-droits et les politiques punitives : personnes trans et queer, personnes vivant avec le VIH, travailleur·ses du sexe, personnes en situation de handicap ou encore personnes qui consomment des drogues. Le comité lui-même était composé et dirigé par des personnes issues de ces communautés, avec une représentation internationale. Nous souhaitons reconnaître et saluer le travail émotionnel et politique considérable porté par les membres concernées du comité. La plupart des décisions prises se sont appuyées sur des expériences vécues de stigmatisation, de criminalisation, de validisme, de traumatismes et d’exclusion. Une question a guidé notre travail tout au long du processus : comment faire en sorte qu’un espace féministe réunissant plus de 3 000 personnes venues du monde entier soit réellement accueillant, respectueux et inclusif ?

Penser l’accessibilité à chaque étape du Forum

L’accessibilité n’a pas été envisagée uniquement sous l’angle des infrastructures ou de la logistique, mais aussi comme une question de dignité, d’autonomie, de sécurité et de care collectif. Nous savions que la tâche était complexe et qu’il existait un risque réel de ne pas répondre pleinement aux besoins de toutes les communautés. Nous avons donc élaboré collectivement un plan d’accessibilité couvrant l’ensemble de l’expérience des participantes et participants : depuis l’inscription et la préparation au voyage, jusqu’au séjour à Bangkok et au retour à la maison. Nous avons puisé dans des outils existants, en particulier le Protocole d’accessibilité féministe.

En amont du Forum :

  • Nous avons rassemblé des informations détaillées sur le lieu du Forum et les hôtels officiels afin d’évaluer leur accessibilité et de transmettre des informations fiables aux personnes qui participaient à l’événement. Cela a impliqué des visites de terrain et des inspections de chaque site par le comité, des négociations pour garantir certaines options, et la mise à disposition d’informations, d’alternatives et de signalisation claires.
  • Nous avons élaboré un protocole sanitaire prenant en compte les risques persistants liés au Covid-19 et aux autres maladies transmissibles par voie aérienne, notamment pour les personnes déjà confrontées à des formes multiples de marginalisation. Les mesures prévues incluaient notamment la filtration de l’air dans tous les espaces, la mise à disposition gratuite de tests et de masques, ainsi que des dispositifs d’isolement en cas de maladie.
  • Pour tenir compte des inégalités mondiales en matière d’accès au numérique — qu’il s’agisse de la connexion Internet, des barrières linguistiques ou de la maîtrise des outils technologiques — nous avons utilisé les Directives pour l’accessibilité des contenus Web afin de concevoir et tester l’accessibilité du site internet du Forum et du système d’inscription. Nous avons notamment veillé à la compatibilité du site internet avec les lecteurs d’écran, à l’accessibilité mobile, à l’utilisation d’un langage clair, à une navigation simplifiée et à la limitation des animations. 
  • Nous avons également développé un parcours d’apprentissage en ligne avant le Forum afin d’aider les participant·es à préparer leur participation, en présentiel comme à distance. Cette série comprenait quatre modules : 
    • Résistance féministe et solidarité à travers la Thaïlande et l’Asie du Sud-Est 
    • Politique du Forum : l’intersectionnalité dans la pratique. 
    • Participation au Forum de l’AWID : logistique et accessibilité 
    • L’expérience hybride : préparation à l’événement virtuel 
  • La réduction des risques fait pleinement partie des infrastructures féministes de care et de l’autonomie corporelle, ce n’est pas un service complémentaire. Nous avons soutenu, avec l’équipe dédiée, la création du guide Comment profiter d’une conférence : guide de réduction des risques. Élaboré avec des activistes communautaires, cet outil vise à améliorer l’expérience des personnes fréquemment criminalisées. Il représente un engagement politique fort en faveur de l’inclusion, notamment des personnes qui consomment des drogues.
  • Enfin, ayant à l’esprit les inégalités aux frontières, le profilage, les discriminations en matière de visas et les restrictions de mobilité qui touchent encore de nombreuses personnes de la Majorité mondiale, nous avons collaboré avec les autorités pour mettre en place un accès prioritaire aux contrôles d’immigration à l’aéroport. L’idée était de garantir une arrivée plus digne aux personnes pour qui cet espace est souvent synonyme d’anxiété, de surveillance et de violence. Des membres de notre équipe étaient également à l’aéroport pour accompagner les participant·es, répondre à leurs questions et les orienter vers la navette.

Pendant le forum :

  • Nous avons mis en place des transferts et des navettes accessibles depuis l’aéroport et les hôtels.
  • Nous avons travaillé à garantir l’accessibilité linguistique pour les personnes participant en présentiel comme en virtuel, grâce à une combinaison d’interprétation en langue des signes internationale, d’outils d’interprétation par IA via Wordly (proposant audio et transcription en 60 langues) et d’interprétation humaine. Différentes combinaisons de services étaient proposées dans des espaces clairement identifiés. Si ces dispositifs multilingues et les outils d’IA ont été extrêmement utiles, nous reconnaissons que la justice linguistique demeure un défi majeur, notamment pour les personnes dont les langues ne sont pas prises en charge par ces technologies. 
  • Un bureau d’accessibilité était disponible pour la location de fauteuils roulants, la mise à disposition de documents en gros caractères et l’organisation des services de navette.  Il était tenu par la coordinatrice de l’accessibilité et des bénévoles pendant toute la durée du Forum. 
  • Parce que la sécurité et l’accessibilité sont indissociables pour les personnes trans, non binaires et de genre divers, nous avons veillé à mettre à disposition des toilettes de genre neutre, notamment en modifiant la signalétique des toilettes pour hommes. 
  • Nous avons réservé des espaces adaptés dans les salles de session pour les personnes utilisant des aides à la mobilité et installé des buffets à hauteur réduite afin que les personnes en fauteuil roulant puissent se servir de manière autonome. 
  • Les personnes qui consomment des drogues font pleinement partie des mouvements féministes et doivent pouvoir bénéficier, au sein même de ces espaces, d’un accompagnement respectueux, sûr et sans jugement. Nous avons travaillé avec une organisation locale proposant des services de réduction des risques, des dépistages du VIH, des préservatifs, des informations et des conseils aux personnes qui le souhaitaient. 
  • Une zone à faible stimulation sensorielle a été aménagée afin de permettre aux participant·es de se reposer dans un environnement plus calme. Des services de soutien psychosocial gratuits étaient également disponibles sur place. 
  • Nous avons veillé à installer des bornes de recharge pour les personnes utilisant des équipements d’accessibilité fonctionnant sur batterie.
  • Un budget spécifique a été prévu afin de permettre aux participant·es en situation de handicap de venir avec leur accompagnant·e personnel·le.

« Je me réjouis d’avoir pu être là, d’avoir pu venir avec un·e accompagnant·e et de vivre l’expérience du Forum de l’AWID. J’ai toujours considéré cet événement comme quelque chose de très lointain auquel je n’aurais pas accès, non pas parce que j’étais pessimiste, mais parce que je n’avais pas les moyens de m’y rendre. Le fait d’avoir pu y participer a été très agréable. » - Féministe en situation de handicap, Argentine

Au final, ce qui est ressorti très clairement des retours des participant·es, c’est qu’iels avaient eu la sensation d’avoir été traité·es avec dignité, que leur expérience avait été prise en compte bien en amont, et non à la dernière minute. Des détails qui peuvent sembler mineurs — la hauteur des buffets permettant aux personnes en fauteuil roulant de choisir leur repas, les espaces de repos à faible stimulation sensorielle, les places accessibles lors des sessions et du gala, ou encore les espaces permettant aux personnes LGBTQ et aux personnes qui consomment des drogues d’accéder à des services locaux et à du matériel — ont profondément transformé l’expérience du Forum. Nous savons également que le travail en matière d’accessibilité reste un processus en constante évolution et encore incomplet. Malgré cela, nous considérons ces avancées comme une étape importante vers une transformation plus profonde et durable. 

Dix enseignements pour des rassemblements féministes accessibles

  1. L’accessibilité ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Adoptez dès le départ une approche intersectionnelle, féministe et ancrée dans la justice pour les personnes en situation de handicap, et définissez clairement ce que l’accessibilité signifie dans votre contexte.
  2. Renseignez-vous sérieusement sur le lieu de l’événement. Tous les pays ne disposent pas de lois et de politiques protectrices pour l’ensemble des féministes. Prenez en compte les enjeux de sécurité pour vos participant·es, notamment dans les contextes où les communautés LGBTQ, les travailleur·ses du sexe ou les personnes qui consomment des drogues sont criminalisé·es. Existe-t-il des restrictions de visas discriminatoires ou des contrôles aux frontières particulièrement stricts ? Réfléchissez aux personnes qui risquent d’être exclues ou laissées de côté.
  3. Réalisez une visite du lieu et un audit d’accessibilité. Vérifiez notamment :
    • si l’espace physique peut être rendu plus accessible ; si des rampes sont nécessaires pour accéder aux scènes ;
    • s’il y a des places pour les personnes en fauteuil roulant ;
    • si des toilettes de genre neutre sont disponibles ;
    • si l’éclairage peut être atténué ;
    • s’il existe des espaces calmes où les personnes peuvent se reposer.
      Faire cette visite sur place, avec des personnes ayant des besoins variés, sera toujours plus pertinent que de se fier uniquement aux spécifications techniques du lieu.
  4. Financer la participation d’une personne en situation de handicap et de la personne qui l’accompagne est à la fois plus accessible et souvent plus pertinent. Cela permet à chaque personne de choisir librement ses sessions et de circuler plus facilement dans l’espace. 
  5. Intégrez la justice linguistique dans l’organisation de l’événement. Les outils d’IA peuvent soutenir l’accessibilité, mais ils ne doivent pas remplacer entièrement l’interprétation portée par les communautés ni la compréhension contextuelle, surtout dans les discussions politiques ou culturellement sensibles. Posez-vous notamment les questions suivantes :
    • Comment faciliter la circulation de l’information sans se limiter aux langues coloniales ? 
    • Quels outils d’IA sont suffisamment sûrs et pertinents pour compléter les dispositifs existants si vous ne pouvez pas financer l’interprétation pour toutes les sessions ?
  6. Les personnes qui consomment des drogues font déjà partie de nos mouvements et de nos espaces de rassemblement. Les approches de réduction des risques et les dispositifs de soutien sans stigmatisation devraient donc être intégrés à la planification des événements. 
  7. Si possible, proposez une offre alimentaire adaptée à différents régimes et restrictions alimentaires. Étiquetez clairement les aliments et prévoyez différents types d’assises ainsi que des tables de hauteurs variées afin de répondre aux besoins des personnes en situation de handicap. 
  8. Communiquez clairement sur les mesures d’accessibilité prévues. S’il existe des limites impossibles à éviter, il est essentiel d’en informer précisément les participant·es afin qu’iels puissent décider en connaissance de cause de leur participation. Il peut être particulièrement éprouvant de découvrir des marches à l’entrée d’un événement ou de ne pas comprendre la langue dans laquelle il se déroule.
  9. Désignez une personne référente chargée de l’accessibilité pendant l’événement. La coordination de l’accessibilité nécessite des ressources humaines, un budget et un soutien institutionnel adéquats. Elle ne peut pas reposer uniquement sur l’engagement individuel ou le travail bénévole. L’idéal est de recruter une personne coordinatrice le plus tôt possible. Si cela n’est pas possible, assurez-vous qu’une personne soit clairement chargée du suivi des questions d’accessibilité tout au long de la mise en œuvre. Il peut également être très utile de s’appuyer sur un groupe consultatif externe composé de personnes expertes ayant une expérience vécue. 
  10. Considérez l’accessibilité comme un processus continu. Construire cette pratique demande du temps et de l’apprentissage. L’accessibilité doit être intégrée dès les premières étapes de planification, et non pas être ajoutée à la dernière minute.

Pour l’AWID, il est clair que ce travail d’amélioration de l’accessibilité devra se poursuivre dans le temps. Si les avancées réalisées sont pour nous source de fierté, nous repartons également avec de nombreux retours constructifs et apprentissages pour l’avenir. Comme l’a résumé une personne ayant participé au Forum : « La barre a été placée plus haut et les choses ont changé. Les grands rassemblements féministes doivent désormais répondre à une nouvelle norme, et on ne peut plus revenir en arrière. » Enfin, l’accessibilité doit s’étendre au-delà des événements eux-mêmes : les structures de financement, les modes de gouvernance, la participation et la manière dont l’expertise est valorisée au sein des mouvements féministes.

Si vous souhaitez en savoir plus sur certaines de nos approches en matière d’accessibilité, plusieurs ressources sont disponibles pour les organisations membres, notamment notre Checklist pour des événements accessibles, un outil détaillé recensant les principaux éléments à anticiper lors de l’organisation d’un événement, disponible sur la plateforme communautaire de l’AWID. Nous aimerions également poursuivre cette conversation et apprendre de vos expériences.

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Découvrez le témoignage de Virginia, de Women Enabled International sur son expérience du Forum.

 

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