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Venir au sud : Créer de nouveaux espaces de rencontre pour les féministes dans toute leur diversité

DOSSIER DU VENDREDI : La première rencontre LBTI féministe “Venir al sur” (« venir au sud ») se tiendra à Asunción, au Paraguay, du 2 au 4 novembre 2012. Cette manifestation a pour but de réunir toutes les voix et toutes les pratiques des divers féminismes de manière créative et révolutionnaire.

L’AWID s’est entretenue à propos de cet évènement avec Rosa Posa, l’une de ses organisatrices.

Par Gabriela De Cicco

AWID : Pourquoi organiser une rencontre LBTI féministe ?

Rosa Posa (RP) : La rencontre “Venir al Sur” est le fruit de la dernière rencontre lesbienne-féministe de l’Amérique latine et des Caraïbes (ELFLAC), qui s’est tenue au Guatemala en 2010. Lors de cette rencontre, un débat intense a eu lieu sur le fait d’être une lesbienne féministe, au cours duquel la question de l’anatomie a soulevé des controverses. Le débat s’est centré sur la possibilité, pour les lesbiennes féministes trans, de participer à la rencontre lesbienne-féministe. Pour certaines, les trans lesbiennes et féministes n’avaient pas leur place dans cet espace qui, de leur point de vue, était réservé aux lesbiennes féministes nées de sexe féminin, il s’agissait donc de préserver un espace qui leur était propre. Pour d’autres en revanche, toutes les trans féministes devaient être incluses dans cet espace.

Nous souhaitions organiser la rencontre suivante au Paraguay, et l’ouvrir aux lesbiennes trans féministes. En l’absence d’accord à cet égard, un groupe considérable a décidé de se retirer et nous avons dès lors souhaité élargir cette rencontre. C’est la volonté de construire ensemble des féminismes critiques, créatifs, agréables, hétéro-dissidents, libres de violence fondée sur le genre et d’exclusions qui nous a unies. C’est ce qui nous motive à encourager la participation à la rencontre “Venir al Sur”.[1]

Au Guatemala, la question de la nécessité de disposer d’une "chambre à soi" a été soulevée par plusieurs participantes. C’est pour cette raison que nous préférons parler d’espaces ouverts où toutes les personnes sont les bienvenues, sans limites, sans cloisons les séparant.

AWID : Cette rencontre cherche à réunir un large spectre de participantes. Quelle en est la logique politique?

RP : Le féminisme est une proposition de changement culturel et de justice sociale pour toute la société. Il s’agit d’un courant de pensée qui traverse plus d’un sujet politique. Il n’existe pas un féminisme central hétérosexuel, dont la réflexion s’appuie uniquement sur les femmes blanches et d’un point de vue biologique, et par ailleurs des féminismes périphériques ou ajoutés. Le féminisme est pluriel, la réflexion sur les féminismes s’appuie sur le lesbianisme, la bisexualité, le transgénérisme, une hétérosexualité flexible et non normative. Tous les corps sont des sujets politiques du féminisme.

Depuis ses origines, le féminisme a toujours remis en cause l’ordre social générique, fait d’oppresseurs et d’opprimées. Au fil du temps, cette idée est devenue de plus en plus complexe avec l’apparition d’autres éléments qui constituent également une forme d’oppression sociale, tels que la race, l’ethnie, la classe, l’âge, le handicap, etc., qui viennent se mêler à la dimension de genre et ont une incidence sur celle-ci.

La remise en cause du pouvoir se fait à partir de différentes perspectives, et pas seulement à partir de celle de la victime de l’oppression, sinon également par le biais de la reconnaissance de nos identités privilégiées. Etre née avec des ovaires n’implique pas un féminisme plus authentique.

AWID : Qu’est-ce qui différencie cette rencontre d’autres rencontres féministes ou de lesbiennes féministes de la région ?

RP : La différence est dans la diversité des « sujettes politiques », dans la création d’espaces d’apprentissage du féminisme, des féminismes pluriels. Nous souhaitons contribuer à la réflexion, au dialogue et à la reconnaissance des sujets politiques actuels des féminismes, ainsi qu’à l’expression et à l’intériorisation de nouveaux espaces de remise en cause et d’action des féminismes en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Notre réflexion veut également accorder une place fondamentale à la culture, mais pas en tant que moment de loisir vécu séparément. Nous pensons que la culture permet de véhiculer le débat, l’apprentissage, l’échange. Nous ne voulons pas que cette rencontre soit ponctuée de moments consacrés soit uniquement aux débats, soit uniquement à la culture. Nous n’envisageons pas la rencontre « moments culturels » comme s’il s’agissait de simples moments de loisirs. Nous voulons que tout soit culture, débat, jeu, rencontre et art en même temps.

AWID : Quels sont les objectifs de cette rencontre ?

RP : Nous avons de nombreux objectifs, mais d’une manière générale, notre but est de pouvoir ensemble et à partir d’une perspective sud-féministe, mettre fin au système binaire de la norme hétérosexuelle et patriarcale, par le biais des arts, des amours, des plaisirs, de la pensée, de l’expression et de la célébration.

D’une manière plus spécifique, nous espérons pouvoir parvenir à élaborer des stratégies en matière d’organisation et d’alliances féministes (BiTransInter-LBTI), permettant de créer des espaces pluriels de coordination, de travail en équipe et d’échange propices à une articulation affective, efficace et politique entre les féministes et les organisations participantes à la rencontre, au positionnement politique et à son incidence sur les espaces privés, quotidiens et publics aux échelons local, national et régional.

Nous espérons obtenir une participation active, de premier plan, créative, libre, affective et agréable, de féministes - lesbiennes, gouines, cochonnes, camionneuses, fem, bisexuelles, bi-curieuses, viragos, femmes transexuelles, transgenres, travestis, trans, hommes trans, homosexuels actifs, femmes masculines, zapatao [2], lesbiennes flexibles, bigenres, pansexuelles, personnes trans, agenres, androgynes et intersexes, trans masculins, trans [3] féminines - ou de sympathisant-e-s ayant des positions politiques, expériences et pratiques diversifiées, et des identités multiples à travers lesquelles les féministes s’attaquent chaque jour à la norme hétérosexuelle et la violence fondée sur le genre.

AWID : Quelles sont les attentes de l’organisation ?

RP : Nous serions ravies d’avoir 200 personnes provenant de divers pays, dont au moins 50 du Paraguay. Nous voulons que cette manifestation soit une vraie rencontre, nous permettant de débattre, mais aussi de rire et d’apprendre. Nous sentons, au sein d’Aireana[4] , que nous avons une grande responsabilité en tant qu’organisme local, mais de nombreuses autres organisations œuvrent à nos côtés et préparent de manière active la rencontre, telles que “Mujeres al Borde” de Colombie, “Desalambrando” de Buenos Aires, “Festival Anormales” d’Argentine, ainsi que “Ovejas Negras” d’Uruguay, et les collègues du Chili, du Costa Rica et du Nicaragua.

Nous pensons que la diversité des participantes nous permettra de mettre en lumière la situation des réalités sociales de nos pays et communautés et, à partir de cette connaissance partagée, de concrétiser des actions afin que dans nos régions, les personnes puissent défendre, exiger et exercer tous leurs droits, pour ainsi avancer dans le programme féministe de l’Amérique latine et des Caraïbes aujourd’hui, dans des contextes sociopolitiques et économiques qui évoluent.

AWID : Quelle est la réponse suscitée par la convocation à cette rencontre ? Avez-vous une idée des pays qui seront représentés par les participantes ?

RP : Nous avons plus de deux-cent personnes inscrites à un mois de la rencontre, même si tout le monde n’a pas les moyens de se payer le billet d’avion pour venir. Nous n’avons malheureusement pas réussi à obtenir un financement pour les billets d’avion, mais diverses initiatives dans différents endroits ont été mises en œuvre pour appuyer la participation des personnes intéressées.

Les personnes inscrites proviennent, pour la plupart, de l’Argentine et de la Colombie, et dans une moindre mesure de l’Uruguay, du Brésil, de la Bolivie, du Pérou, du Chili, de l’Équateur, du Venezuela, du Nicaragua, du Costa Rica, du Salvador, du Guatemala, du Mexique, de la République dominicaine et de Cuba.

AWID : Le coup d’État au Paraguay a-t-il eu une incidence quelconque sur l’organisation de la rencontre ?

RP : Oui, bien sûr. Nous avions déjà défini plusieurs endroits dans lesquels des activités étaient prévues et une convention avait été souscrite avec le Secrétariat d’État à la Culture, établissant entre autres le prêt d’équipements. Tout cela a disparu et nous avons dû partir de zéro et chercher d’autres endroits. Tout cela s’est fait en silence car personne du gouvernement putschiste n’est venu nous dire quoi que ce soit, mais les fonctionnaires avec lesquelles nous avions effectué toutes les démarches n’étaient plus là et c’est ainsi que tous les accords se sont effacés petit à petit. Cette situation a représenté pour nous un obstacle, c’est sûr, mais un empêchement ? Jamais ! Au contraire, cette rencontre s’inscrira également dans le cadre de la résistance au coup d’État.

[1] Pour lire une chronique et une réflexion d’Andrea Alvarado sur ce que fut la rencontre organisée au Guatemala, visitez le site Internet : http://www.fire.or.cr/index.php/noticias-todas/noticia-2010/250-los-desaciertos-del-viii-elflac

[2] Butch au Brazil.

[3] Tous les termes en italique sont spécifiques au contexte et aux façons de nommer les lesbiennes ou les personnes trans en Amérique latine

[4] Groupe pour les droits des lesbiennes: http://www.aireana.org.py/

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Cet article fait partie de la série hebdomadaire des « Dossier de Vendredi (Friday File en anglais) », de l’AWID qui explore des thèmes et évènements importants à partir de la perspective des droits des femmes. Si vous souhaitez recevoir la lettre d’information hebdomadaire « Dossier du Vendredi », cliquez ici.

Cet article a été traduit de l’espagnol par Monique Zachary.

Category
Analyses
Source
AWID