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Le bien-être, le self-care et la sécurité : en quoi est-ce important pour le féminisme ?

DOSSIER DU VENDREDI : Alors que les féministes commencent à voir le self-care et la sécurité comme des outils politiques nécessaires à la survie de notre mouvement et à notre bien-être individuel, l’héritage patriarcal a légué aux femmes le rôle de « principales dispensaires de soin du monde ». Les femmes sont donc face à une contradiction, entre les soins à dispenser aux autres et la nécessité de s’occuper de leur propre bien-être.

Par Katherine Ronderos

Dans leur livre publié en 2007,[1]« A quoi sert une révolution si on ne peut pas danser ? », Jane Barry et Jelena Ðordević ont recueilli diverses expériences de femmes à travers le monde et dévoilé les difficultés qu’ont les activistes des droits des femmes à gérer leur quotidien et à se prémunir des problèmes de santé physique et mentale liés à l’épuisement. Ces difficultés sont souvent vues comme étant inhérentes au « sacrifice » qu'est le travail de lutte pour la justice et non comme le signe de la précarité du travail en question, précarité susceptible de fragiliser la santé des activistes et de mettre en danger leur sécurité.

Depuis, des activistes comme Jane Barry ont continué à remettre en question les visions de la pérennité du travail et à se réapproprier cette notion pour en faire une stratégie fondamentale pour garantir la continuité du mouvement féministe : La pérennité implique d’être capable de faire le travail que l’on aime tout en étant épanouie et heureuse dans tous les domaines de notre vie. Cela implique de se sentir en sécurité, connectée, reconnue, respectée et appréciée pour ce que l’on est autant que pour ce que l’on fait ».[2]

L’aspect personnel est profondément politique

La pérennité de nos mouvements dépend également d’un facteur important : savoir s’occuper de soi. Voir le self-care comme une possibilité de libération revient à mettre en cause la vision conservatrice selon laquelle le self-care n'est qu'une question de volonté personnelle et l’idée que l’activiste qui dévoue toute son énergie aux autres est celle qui est consciencieuse, ce qui est souvent cause d’épuisement.

Le self-care a d'ailleurs été l’un des thèmes clés des débats de la 12e Rencontre féministe latino-américaine (12 Encuentro Feminista Latinoamericano) en novembre 2011. En s’appuyant sur l’idée que « s’occuper de soi est un acte politique », la discussion a relevé trois dimensions dans l’analyse du self-care, à savoir une dimension personnelle, une dimension sociale et une dimension politique. Ces trois dimensions sont liées à divers autres réseaux, tels que la personnalité propre, la famille, les amis, les organismes et les institutions. Sous cet aspect, il est plus facile de reconnaître les différents niveaux de force et de faiblesse lorsqu'on est face à une situation complexe, notamment en cas de risques et de danger.

Le self-care est une source de sagesse que les femmes ont mise au point peu à peu, qui ouvre la voie vers un parcours personnel et collectif de sensibilisation, de réflexion et d’action. Les féministes, les activistes des droits des femmes et les femmes défenseures des droits humains (FDDH) « doivent reconquérir le self-care, non seulement comme un droit humain fondamental et personnel au repos, au divertissement, à la danse et au rire, mais comme une stratégie profondément politique et subversive ».[3]

Soutenir l’activisme et la sécurité intégrée

Si la promotion et la défense des droits des femmes sont un travail enrichissant et stimulant, il est également difficile et souvent dangereux. Quelle que soit leur motivation, les féministes, les activistes des droits des femmes et les FDDH mettent à l’œuvre leur corps, une vivacité d’esprit, un sens de l’humour, une générosité de cœur, des instincts et tout leur être lorsqu’elles travaillent. C’est pourquoi « c’est justement le travail public qui est très personnel et l’aspect personnel fait partie intégrante de votre sécurité ».[4]

Le projet du Fonds d’action urgente, Sustaining Activism, a identifié trois obstacles et points de rupture clés inhérents à l’activisme qui, de manière controversée, étaient décrits comme étant internes et liés à la personnalité des activistes : « La ‘culture de l’activisme’ où se pratiquent des habitudes de travail non viables où les activistes travaillent à toutes les heures possibles et imaginables sans faire de pause, ignorent leur bien-être personnel, soit sous la pression de leurs pairs ou à cause du sentiment de culpabilité qu’elles ressentent lorsqu'elles satisfont leurs propres besoins alors qu’il y a tellement de personnes en souffrance, l’exclusion ou la marginalisation des activistes des mouvements dominants en raison de leur identité (orientation sexuelle, âge, religion, origine ethnique), leur situation géographique ou facilité d’accès (urbain/rural) ou les questions sur lesquelles elles travaillent (droits des LGBT, des travailleuses du sexe, des personnes avec un handicap, etc.) »).[5]

Le concept de sécurité intégrée reconnaît que la sécurité des femmes dépend de nombreux éléments qui bien que, différents, restent interdépendants. Comme le souligne le livre Integrating Security. The Manual, « la justice et la réparation sont tout aussi importants que d’obtenir le droit à la terre, la liberté de s’exprimer, de circuler et de travailler sans entrave et l’accès aux chefs spirituels ».[6]En prenant en compte le souci du bien-être des FDDH tout comme celui de leur famille et en reconnaissant la nature sexospécifique de la violence, la sécurité intégrée offre toute une palette de solutions de soutien comprenant même la garde d’enfant et la santé, des composantes traditionnellement ignorées des mesures de sécurité. Elle implique également de s’attaquer au contexte admettant la possibilité même de violations des droits humains et de promouvoir le respect intégral des droits des femmes comme stratégie de soutien des FDDH, de leurs organisations et mouvements. L’objectif n’est pas uniquement d’assurer la sécurité des FDDH mais surtout d'aider les mouvements sociaux à changer la situation dont découle le danger (Real).[7]

Afin de mettre au point une stratégie de sécurité intégrée, il est nécessaire de prendre en compte quatre éléments d’analyse : des espaces sûrs à 100 % ; des moments pour réfléchir, discuter et évaluer tous les aspects de notre vie, notre travail, notre sécurité et notre bien-être ; l’esprit d’intersolidarité ; la conviction de valoir quelque chose : l’estime de soi. Ce cadre « réaffirme et renforce la capacité des femmes défenseures des droits humains à déceler et à évaluer les difficultés auxquelles elles font face et à partager et à développer les stratégies dont elles ont besoin pour être en sécurité et aller bien – et pour continuer à travailler ».[8]

Influencer notre propre mouvement

Lors du récent Forum de l’AWID à Istanbul, un groupe de practitien-ne-s et activistes venant d’un peu partout dans le monde a collaboré pour créer un espace bien-être où aborder les questions de self-care et de sécurité et ainsi proposer aux participant-e-s du Forum un espace où s'occuper de leur bien-être.

L’objectif de cet espace était de combiner des activités apaisantes, telles que des massages, et une discussion et une réflexion sur l'importance du self-care et de la sécurité à la fois pour notre bien-être en tant que féministes et pour la pérennité de nos mouvements. Il avait pour mission de promouvoir le self-care en adoptant une analyse féministe et d’encourager les participant-e-s du Forum à évoquer leurs expériences personnelles en matière de bien-être et de sécurité.

L’espace bien-être a été très bien fréquenté pendant toute la durée du Forum et a offert un espace indispensable aux participant-e-s afin que ceux-ci/celles-ci puissent méditer, recharger leurs batteries et retrouver l’énergie. De nombreuses activistes féministes et FDDH de longue date ont profité de cet espace pour y chercher de l’aide pour soigner diverses maladies relatives au stress. Alors que beaucoup des personnes qui sont passées à l'espace bien-être ont souligné que c'était la première fois qu’elles voyaient quelque chose de ce genre dans le cadre d’un évènement de ce type, elles ont également remarqué qu’elles se sentaient coupables de « faire une pause » au lieu de « vaquer à leur vrai travail ». Cela illustre à quel point les femmes souffrent en silence et subissent la douleur et le stress, deux maux qui pèsent sur leur vie.

Rompre avec le pouvoir du patriarcat

En mars 2012, un débat en ligne a été organisé par Alchimie de l’éducation populaire féministe (Alquimia de Educación Popular Feminista) en collaboration avec l’Initiative méso-américaine des FDDH, sous le titre « Political Dimensions of Self-care » (« La dimension politique du self-care »). Celui-ci a souligné le caractère subversif du self-care en tant que stratégie. Dans la structure patriarcale, un système dans lequel les femmes sont là pour s'occuper des autres et non d'elles-mêmes, le self-care est une attaque envers le système. En effet, celle-ci fait partie d’une logique de défense et de confrontation à l’encontre des attaques et des pressions du système patriarcal, ses représentants et ses manifestations directes et violentes.

Pouvoir faire face devient alors une menace : « nous renforçons bien souvent le rôle de l’activiste forte qui arrive à tout faire et l’appliquons à nous-mêmes et aux autres, avec le risque d’imposer un modèle qui pourrait mettre en danger la pérennité du groupe et du self-care et de la protection dont nous avons besoin ».[9] Dans les contextes sociopolitiques et culturels difficiles, les FDDH ont tendance à continuer à travailler en dépit du danger, du stress et de l’épuisement. Ce type de situation peut signifier qu’elles-mêmes ou les femmes avec qui elles travaillent sont « potentiellement moins attentives aux risques ou peuvent plus difficilement y faire face».[10]

Une approche féministe au self-care et au bien-être devrait être accompagnée d’un débat sur le leadership, un élément clé sur lequel la nouvelle génération de leaders féministes devra se pencher. Il est essential que les leaders féministes, activistes féministes et FDDH actuelles et naissantes cherchent à développer une culture de self-care et de bien-être à la fois dans les modes de vie individuels et dans la culture des organisations afin de faire naître des changements véritables et fondamentaux qui imprégneront et renforceront la pérennité des mouvements de femmes dans leur ensemble.[11]

Les donateurs aussi ont leur rôle à jouer. Il devient de plus en plus pertinent de défendre une culture du financement où le travail de self-care, de bien-être et de sécurité vu d'un point de vue féministe sont couverts par les fonds et sont vus comme faisant partie intégrante du travail de défense des droits humains fait par les femmes.[12]

Reprenons le pouvoir !

Cultiver notre bien-être et le self-care est un outil puissant pour freiner, dire NON, arrêter d’essayer de tout faire et nous aider à puiser l’énergie dont nous avons besoin pour mener cette lutte pour la justice de genre sur le long terme. Il s’agit là également d’une stratégie politique visant à assurer notre sécurité dans les situations dangereuses et à mettre au point de manière consciente des stratégies de survie, notamment dans les cas où des activistes sont menacées et persécutées. Aborder la sécurité, le self-care et le bien-être d’une perspective féministe ne peut que bénéficier à la construction et la pérennité de notre mouvement : cela permet en effet de garantir l'engagement de femmes pleines d’énergie, actives et positives qui ne sont pas épuisées et ne courent pas le risque de le devenir.

Si vous souhaitez en savoir plus, participer à des débats, découvrir d’autres initiatives et élaborer des stratégies pour faire du bien-être et de la sécurité une priorité pour protéger les FDDH, n’hésitez pas à nous rejoindre à l’occasion du dialogue en ligne qui se tiendra du 20 au 26 juin, « Tactics for Sustaining the Well-being and Security of Defenders », une initiative cosponsonrisée par l’AWID et New Tactics (en anglais).

[1] Publié par le Fonds d'action urgente.

[2] Article de World Pulse « What’s the point of revolution if we can’t dance » (en anglais) (2010) Jane Barry.

[3] Concept Note for Wellness Area: Self-Care, Safety, Security (en anglais) (2012), réflexion collective, Forum 2012 de l’AWID.

[4] Integrating Security. The Manual (en anglais) (2011), Jane Barry, The Kvinna till Kvinna Foundation et le Fonds d’action urgente pour les droits humains des femmes.

[5] Projet « Sustain Activism » (2007), Fonds d’action urgente.

[6] Integrating Security. The Manual (en anglais) (2011), Jane Barry, The Kvinna till Kvinna Foundation et le Fonds d’action urgente pour les droits humains des femmes.

[7] Dix pistes de réflexion pour consolider les réponses apportées aux femmes défenseures des droits humains en danger (2012), Inmaculada Barcia et Analía Penchaszadeh, La Coalition internationale des FDDH. Cf. également Real, M.J. « Mobilising for Peace as Women Human Rights Defenders: Critical Reflections on UNSCR 1325 » (Se mobiliser pour la paix en tant que femmes défenseure des droits humains : réflexions critiques sur la RCSONU 1325, en anglais). Discours tenu à l’occasion de la Conférence des femmes défenseures des droits humains en danger en Amérique latine. 25 novembre 2010.

[8] Integrating Security. The Manual (en anglais) (2011), Jane Barry, The Kvinna till Kvinna Foundation et le Fonds d’action urgente pour les droits humains des femmes.

[9] Concept Note for Wellness Area: Self-Care, Safety, Security (2012), une réflexion collective, Forum 2012 de l’AWID.

[10] Dix pistes de réflexion pour consolider les réponses apportées aux femmes défenseures des droits humains en danger (2012), Inmaculada Barcia et Analía Penchaszadeh, La Coalition internationale des FDDH.

[11] Concept Note for Wellness Area: Self-Care, Safety, Security (2012), une réflexion collective, Forum 2012 de l’AWID.

[12] Dix pistes de réflexion pour consolider les réponses apportées aux femmes défenseures des droits humains en danger (2012), Inmaculada Barcia et Analía Penchaszadeh, La Coalition internationale des FDDH.

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Note: Cet article fait partie de la série hebdomadaire des « Dossier de Vendredi (Friday File en anglais) », de l’AWID qui explore des thèmes et évènements importants à partir de la perspective des droits des femmes. Si vous souhaitez recevoir la lettre d’information hebdomadaire « Dossier du Vendredi », cliquez ici.

Cet article a été traduit de l’anglais par Fiona Scuiller

Category
Analyses
Region
Global
Source
AWID