Ce papier examine la participation des représentantes des organisations de femmes travaillant en Afrique francophone aux deux événements qui ont précédé le 3ème Forum de Haut Niveau sur l’efficacité de l’aide qui s’est tenu à Accra du 2 au 4 septembre 2008 notamment le Forum International des femmes et la Conférence parallèle des organisations de la société civile sur l’efficacité de l’aide.
Par Massan d’ALMEIDA
Le 3ème Forum de Haut Niveau (FHN3) sur l’efficacité de l’aide au développement s’est tenu du 2 au 4 septembre 2008 à Accra au Ghana. Il a réuni les ministres des pays en développement et des pays donateurs chargés de la promotion du développement et les responsables d’organismes bilatéraux et multilatéraux d’aide au développement ainsi que 80 représentant-e-s des organisations de la société civile. La rencontre visait à évaluer la mise en œuvre de la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide adoptée à Paris le 2 mars 2005. Le FHN3 s’est achevé avec l’adoption d’un Programme d’Action qui dans son préambule reconnait que « L’égalité homme-femme, le respect des droits de l’homme et la viabilité environnementale sont des facteurs qui conditionnent l’obtention d’effets durables sur les conditions de vie et les perspectives des pauvres, hommes, femmes et enfants » et affirme que « Il est indispensable que l’ensemble de nos politiques visent de façon plus systématique et plus cohérente à apporter des réponses à ces problématiques. »
Pour parvenir à inscrire l’égalité des sexes dans le Programme d’Action d’Accra, les organisations de la société civile et des droits des femmes ont mené plusieurs actions qui ont culminées en l’organisation de deux événements importants en prélude au Forum de Haut Niveau notamment :
Le Forum International des femmes s’est tenu le 30 août 2008. Prévu initialement à l’Hôtel Ellking East Legon pour accueillir une cinquantaine de participantes, les organisatrices ont dû à la dernière minute – au regard de l’engouement qu’il a suscité et de la forte mobilisation des organisations de femmes décidées à influencer par leur présence et contribution le processus d’Accra, transférer le forum à l’Hôtel Holiday Inn et a réuni environ 200 participantes. Cette fois-ci le mouvement des femmes était plus que décidé à faire entendre sa voix et s’était bien organisé pour y parvenir. Seulement, cette forte mobilisation des organisations des droits des femmes cache en son sein des disparités que nous aimerions ici relever. A la veille du 11ème Forum International de l’AWID sur le pouvoir des mouvements sociaux, nous pensons qu’il est important de relever ces disparités afin de voir qu’elles stratégies mettre en place et quelles dispositions idoines prendre pour qu’au sein de notre mouvement pour les droits des femmes, les besoins de chaque groupe particulier de femmes soient pris en compte.
Ce papier s’intéresse particulièrement au groupe linguistique francophone du mouvement des femmes et leur participation au Forum des femmes et à la Conférence parallèle des OSC sur l’efficacité de l’aide: les contributions qu’elles ont pu y apporter et les difficultés qu’elles ont rencontrées du fait de la barrière linguistique, car encore une fois, la principale langue de travail du Forum a été l’anglais. Bien que les dispositions ont été prises pour l’interprétation simultanée en français, le fait que les documents de travail étaient en anglais - notamment les ébauches des déclarations - a fortement entravé la contribution des francophones et aussi des autres groupes linguistiques (les hispanophones, les lusophones, etc.) au débat.
Afin d’examiner l’implication du mouvement francophone des femmes dans ces deux évènements, l’AWID a interviewé trois femmes leaders francophones qui y ont participé.
AWID : Pouvez-vous nous dire quelle est votre appréciation générale de la participation des organisations féminines africaines au Forum International des femmes et à la Conférence parallèle des organisations de la société civile (OSC) ?
Mama KOITE (Présidente de FEMNET, Mali) : Les organisations féminines surtout africaines ont été assez visibles avant et pendant ce FHN3 avec l'organisation de rencontres pré FHN3 à Nairobi avec FEMNET et à Lomé avec WILDAF /Afrique de l’Ouest. Ces rencontres ont permis aux femmes de partager leurs visions sur l’efficacité de l’Aide, surtout sur les engagements à prendre et de préparer leur détermination à intégrer l’égalité des sexes dans les débats d’Accra.
A Accra, le Forum des femmes a dépassé les espoirs par le nombre et la participation active aux débats. Il y a eu la traduction simultanée en anglais, français et espagnol des séances. La majorité des documents étaient en anglais comme toujours. Cela est dû aussi au fait que les francophones ne produisent pas beaucoup.
Odile Ndoumbé FAYE (Secrétaire Exécutive de l’Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement – AFARD, Sénégal): Je pense que l’organisation de ces deux évènements avant le Forum de Haut Niveau est important ; c’était une expérience vraiment agréable pour celles qui ont une base en anglais. Le problème de la barrière linguistique a fait que les francophones présentes ne se sont pas senties très à l’aise car l’interprétation simultanée en français n’était pas de très bonne qualité et il y avait des parties des interventions des panelistes qui ont échappé aux francophones, ce qui a naturellement affecté leurs contributions aux débats, la plupart des documents de travail n’étant pas disponibles en français. Je pense qu’à cet effet, les anglophones ont un effort à faire pour permettre une pleine participation des francophones aux évènements internationaux.
L’autre aspect de la question qu’il me parait important de soulever est l’association des participantes francophones au processus d’organisation des évènements. Comme nous n’y étions pas associées dès le départ, cela a fait que beaucoup d’entre nous sont d’abord venues pour apprendre, car les choses semblaient être réglées à l’avance. Je pense que c’est aussi la raison pour laquelle il n’y avait presque pas eu d’interventions francophones tant au forum international des femmes qu’à la Conférence parallèle des OSC.
Mon impression est que l’initiative de ces deux évènements est venue du Nord et que les ONG féminines du Sud n’y ont pas été suffisamment associées. Comme les principaux bénéficiaires de l’aide sont les pays du Sud donc la presque totalité des pays africains, je pense que cela aurait été intéressant si l’initiative avait été africaine.
Akolé PRINCE-AGBODJAN (Trésorière Générale du Réseau des Organisations Féminines d’Afrique Francophones- ROFAF et membre de WiLDAF Togo et de l’AFARD Togo, Togo) : Je pense que pour un forum mondial, toutes les mesures doivent être prises pour que les différentes communications soient faites dans toutes les langues parlées par les participantes. Toutes les communications ont été faites en anglais pour être ensuite traduite. Les traductions n’ont pas été à la hauteur et les écouteurs étaient défaillants. C’est à croire que le Forum n’a été organisé que pour les anglophones. La plupart des documents de travail étaient en anglais. Pire, le draft de la déclaration finale devant servir de document de travail n’avait pas été traduit en français. Concernant ce draft, les remarques, propositions et suggestions des rencontres sous régionales n’ont pas été prises en compte y compris la déclaration de Lomé sur l’impact de la Déclaration de Paris sur l’égalité des sexes. En outre, les ONG francophones ont été marginalisées, ce qui dénote à mon avis, des lacunes dans la préparation du Forum des femmes, auxquelles il faudra y remédier à l’avenir.
A la conférence parallèle des OSC, la situation n’était guère meilleure. Seulement quelques commissions ont travaillé en français. Seule FEMNET a convoqué une réunion des pays francophones pour donner leur position. L’organisation aussi n’était pas au point. Des problèmes d’écouteurs insuffisants et non opérationnels, des traductions escamotées ont été le lot des problèmes des ONG francophones à ces deux conférences.
AWID : Le forum des femmes a ‘‘accouché’’ d’une déclaration : « La déclaration du Forum des femmes : Recommandations pour l’Action sur l’Efficacité du Développement à Accra et Ailleurs », pensez-vous que cette déclaration prend en compte les préoccupations des francophones ?
Mama: La déclaration du Forum des Femmes prend en compte une partie des préoccupations des femmes africaines. Elle ne fait pas mention de nos instruments juridiques régionaux tels que le Protocole à la Charte africaine des droit de l’Homme et des Peuples relatif aux droits de la Femme, la Déclaration Solennelle des Chefs d'Etat de l'Union Africaine, la Plate Forme d'Action de Dakar l et pour les francophones la Déclaration de Luxembourg de la Conférence des femmes de la Francophonie.
Odile : La déclaration du Forum des femmes reflète en fait la position de celles qui ont pris la parole pour dire que l’aide est efficace. Car personnellement, je pense qu’on ne peut pas parler d’efficacité de l’aide tant que le problème de la dette n’est pas résolu. Il s’agit d’un jeu de dupe, et il est grand temps que l’Afrique accepte et ose poser les vrais problèmes. Je pense qu’il faut plutôt parler de « partenariat gagnant-gagnant » car l’aide telle qu’elle est présentée et acheminée crée une situation de dépendance qui maintient les pays du Sud dans une position d’infériorité et donne aux pays donateurs et organismes bilatéraux et multilatéraux un autre moyen d’exercer leur domination sur nos pays.
Je pense en outre qu’en tant que femmes leaders africaines, nous devons défendre les points de vue des femmes à la base lors de ces évènements internationaux afin que les points de vue que nous défendons reflètent véritablement les préoccupations des populations dont nous défendons les droits et les intérêts, car elles ressentent très peu l’effet de ces déclarations qui se signent.
AWID : Le Programme d’Action d’Accra reconnait dans son préambule que « L’égalité homme-femme, le respect des droits de l’homme et la viabilité environnementale sont des facteurs qui conditionnent l’obtention d’effets durables sur les conditions de vie et les perspectives des pauvres, hommes, femmes et enfants » et affirme que « Il est indispensable que l’ensemble de nos politiques visent de façon plus systématique et plus cohérente à apporter des réponses à ces problématiques. » Les ONG de femmes pensent que c’est une avancée considérable, qu’en dites-vous ?
Odile : Le Programme d’Action d’Accra est positif pour les femmes dans son esprit mais peut ne pas produire d’actes concrets ni d’effets considérables, car les bailleurs de fonds ont leurs priorités. Nous n’avons donc pas le droit de baisser les bras, nous devons continuer nos activités de plaidoyer jusqu’à ce que nous ayons les résultats concrets de changements positifs dans la vie des femmes dans nos différents pays.
Mama: Il faut reconnaître toute de même que la prise en compte de l’égalité, le respect des droits de l’homme et la viabilité environnementale sont dues aux pressions des OSC. Je crois que la présence massive des femmes et notre contribution aux débats ont porté leur fruit, même si « le panier n’est pas plein ». C'est une victoire pour laquelle il faut persévérer.
Akolé : Par rapport à la Déclaration de Paris de 2005, je pense que c’est un pas en avant dans la bonne direction, cependant nous devons continuer nos actions de plaidoyer jusqu’à ce que les questions des droits des femmes et de l’égalité des sexes soient reconnues comme des questions centrales de développement, pour lesquelles il faut élaborer des indicateurs ; sans cela, nous ne pourrons pas garantir l’usage qui sera fait de ce programme d’Accra sur le terrain, ni ses résultats quant à l’égalité des sexes.
AWID : A votre avis, que faut-il faire à l’avenir pour améliorer la participation des francophones à ces forums internationaux.
Odile : Je pense qu’il est impératif que nous améliorons la circulation de l’information sur ces évènements. L’information à propos du Forum des femmes et la Conférence parallèle des OSC a très peu circulé et s’est limité aux réseaux qui ont pris sur elles l’initiative d’organiser des échanges sur la question, à leurs membres et aux organisations qu’elles ont ciblées et décidé d’associer au processus.
Mama: Il a manqué aux francophones la synergie avant et pendant ces deux événements à Accra. Il faut corriger cette lacune et mieux nous organiser dans le futur en menant des activités pré-rencontres. Nous devons trouver des financements pour cela si nous voulons nous rendre visibles et capables de contribuer aux débats.
Akolé : A l’avenir, je pense que nous nous devons prendre sur nous de divulguer l’information le plus largement possible – au-delà de nos réseaux. Comme font les anglophones, y compris les rapports post-évènements.
Il est aussi important de revoir la manière d’associer d’autres organisations à ces évènements afin qu’elles puissent s’approprier les processus et se comporter moins comme des spectatrices. Certes, il ya toujours la difficulté liée à la prise en charge des ONG associées, mais je crois qu’à cet effet, chaque organisation doit développer une politique d’autofinancement pour participer à ces travaux/ évènements.
Pour améliorer la participation des francophones à ces forums internationaux, il faut une meilleure organisation :
Conclusion
Certes, il s’agit là d’un constat qui n’est pas agréable et qui a mis les francophones et les autres groupes linguistiques présents mal à l’aise non seulement en raison de la non disponibilité des documents de travail dans leur langue, mais aussi de devoir entendre presque la totalité des interventions par le truchement des écouteurs de traduction. Je pense que l’unique et meilleur moyen de relever ce défi, c’est de nous – organisations francophones des droits des femmes - impliquer davantage et en grand nombre dans ces processus et de susciter en notre sein des expert-e-s et des panélistes, bref des compétences pour nous passer le message dans nos langues.
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