Analyse de « Genre et changement climatique: Cartographie des liens »

L’AWID passe en revue le dernier rapport préliminaire de BRIDGE (Institut d’études du développement (IDS)) sur l’étude intégrale des rapports existants entre le changement climatique et le genre.

Par Rochelle Jones

Le changement climatique est un sujet d’actualité à l’échelon mondial dont les répercussions potentielles peuvent frapper tout un chacun. Outre son impact sur l’environnement, il apparaît aujourd’hui clairement que le changement climatique a aussi des effets qui exacerbent les inégalités sociales existantes, raison pour laquelle il présente un intérêt particulier pour les femmes. Ce sont les plus pauvres de la planète qui subissent le plus durement les répercussions du changement climatique et ce sont également eux qui restent généralement en marge des processus de prise de décision. Les communautés n’en mettent pas moins au point des stratégies innovatrices et importantes d'adaptation à ces répercussions qui peuvent s'avérer très instructives et être reproduites.

Une quantité importante d’informations et de connaissances relatives au changement climatique, ses causes et ses effets est produite dans le monde. Toutefois, des études sur le rapport entre le genre et le changement climatique font encore défaut. Le rapport préliminaire de BRIDGE « Genre et changement climatique: Cartographie des liens »*, est une étude importante et opportune qui passe en revue les positions actuelles en matière de genre et de changement climatique, tout en formulant des recommandations quant aux futures recherches. L’étude « fait ressortir les principaux liens existant entre le changement climatique et l’inégalité des sexes, en particulier du point de vue des politiques et des pratiques d’adaptation et d’atténuation » [p1], et le fait que « les femmes constituant le pourcentage le plus important des pauvres du monde entier, elles sont les premières victimes de ce changement… ».

Bridge affirme d’emblée que pour réaliser une « intervention tenant compte du genre, il faut beaucoup plus qu’un ensemble de données désagrégées démontrant que le changement climatique a des effets différenciés sur les hommes et sur les femmes. Il faut d’abord comprendre les inégalités existantes entre les femmes et les hommes et la façon dont le changement climatique exacerbe ces inégalités. A l’inverse, il importe également de comprendre la façon dont ces inégalités peuvent intensifier les effets du changement climatique pour les individus et pour les communautés. » [p2]

Section 1: Effets différenciés du changement climatique sur les hommes et les femmes

La première section du rapport dresse un bilan des effets différenciés par sexe du changement climatique dans les domaines de la santé, de l’agriculture, de l’eau, de l’emploi rémunéré, des catastrophes naturelles, des conflits et de la migration. Le changement climatique a des effets différents sur les femmes et sur les hommes en raison de l’accès différencié de ces deux groupes aux ressources sociales et physiques. Les disparités résultant de la position sociale des femmes au sein de la famille et de la communauté sont généralement aggravées par les séquelles du changement climatique. Il n’est pas non plus impossible que les effets actuels du changement climatique soient encore intensifiés par les disparités existantes entre les sexes.

Quels sont les « effets » du changement climatique? Le rapport aborde notamment les questions suivantes: la hausse du niveau des eaux et l'accroissement des maladies transmises par l'eau; le stress hydrique provoqué par les aléas climatiques tels que les moussons irrégulières, les inondations et les longues périodes de sécheresse; la dégradation de la sécurité alimentaire et l’aggravation de la malnutrition résultant des pénuries alimentaires; l’effondrement des modes de vie et des moyens d’existence normaux qui peut engendrer des tensions sociales et de la violence; le nombre croissant des catastrophes qui ont–chacun le sait- des effets disproportionnés sur les femmes; les déplacements et les migrations; et une rivalité accrue pour des ressources réduites et mal réparties.

Section 2: Une perspective tenant compte du genre dans les stratégies d’adaptation

La deuxième partie du rapport est consacrée à l’adaptation au changement climatique, notamment sur la base d’une étude récente d’ActionAid et de l’Institut d'études du développement (IDS) axée sur les expériences et les réponses des femmes pauvres des zones rurales au changement climatique.

Le rapport décrit les processus d’adaptation dans le contexte du changement climatique comme des « modifications des ‘processus ou des structures visant à atténuer ou à compenser certaines menaces potentielles ou à tirer parti des opportunités associées au changement climatique’ » [p14]. La capacité d’un individu à s’adapter aux opportunités et aux défis résultant d’un changement climatique dépend d’un grand nombre de variables telles que les rôles sociaux attribués à cette personne, la stabilité économique et l’accès aux ressources et au soutien. Selon BRIDGE, « à l’échelon du ménage, la capacité de s’adapter au changement climatique dépend du contrôle exercé sur la terre, l’argent, le crédit et les outils; d'un rapport de dépendance peu élevé; du fait d’être en bonne santé et de pouvoir se mobiliser; des droits et de la sécurité alimentaire du ménage; du fait d'avoir un logement sûr dans un endroit sûr; et du fait de ne pas être soumis à la violence. Les femmes sont souvent moins en mesure de s’adapter au changement climatique que les hommes: en effet, elles disposent majoritairement de plus faibles revenus, elles ont généralement une scolarité inférieure à celles des hommes et sont donc moins susceptibles d’entrer en contact avec des agents de vulgarisation; elles sont en outre souvent privées du droit à la propriété et à la terre, ce qui complique encore davantage leur accès au crédit et aux services de vulgarisation agricole. » [p11]

Ceci dit, une étude menée par ActionAid et l'IDS démontre néanmoins que des femmes du Bengladesh, de l'Inde et du Népal ont déjà entrepris certaines stratégies d’adaptation pour compenser les effets du changement climatique. Ces stratégies ne mettent pas seulement en évidence l'ampleur et l’importance des connaissances locales; elles représentent également des exemples particulièrement utiles à reproduire dans d'autres contextes (chaque fois que possible). Les femmes visées par l’étude ont eu recours à une série d’interventions dont le but était de s’adapter à un environnement changeant, par exemple « en cultivant des produits résistants aux inondations et aux sécheresses, ou en se tournant vers des cultures pouvant être récoltées avant la saison des inondations, ou des variétés de riz suffisamment hautes pour ne pas rester sous eau » [p11].

Section 3: Inclure les femmes dans les stratégies d’atténuation

La troisième et dernière section est consacrée à l’examen des modalités d’atténuation des effets du changement climatique, et en particulier du besoin « d’inclure les femmes dans la mise au point et l’application des stratégies d’atténuation afin de veiller, d’une part, à ce qu’elles participent pleinement à ces processus et, d’autre part, de garantir l’efficacité de ces stratégies sur la base d'une vision plus holistique du changement climatique et de ses effets sur la population. » L’atténuation implique de « prévenir ou limiter la réalisation d’un changement climatique. En conséquence, l'atténuation concerne directement les causes mêmes du changement climatique, à savoir l'augmentation des gaz à effet de serre » [p14].

Il s’avère plus difficile d’intégrer le genre aux stratégies d’atténuation que de mettre en place des stratégies d’adaptation car les négociations et la prise de décisions relatives à l’atténuation se déroulent souvent au plus haut niveau institutionnel dont les femmes sont traditionnellement exclues. Il est question, dans cette section, des perceptions du risque en fonction du sexe, ainsi que des facteurs qui favorisent et qui limitent le renforcement des capacités de leadership des femmes et leur autonomisation pour prendre part à la prise de décision.

Pour mettre au point des stratégies d’atténuation du changement climatique, il est également essentiel de comprendre la façon dont « le genre a une influence sur la consommation et le style de vie des personnes, ce qui a un impact sur le changement climatique » [p20]. Le rapport cite une étude intéressante menée en Suède selon laquelle « les femmes ont généralement un style de vie plus durable et leur empreinte écologique est moins marquée que celle des hommes ».

Conclusions

En guise de conclusion, l’étude propose une série de recommandations pour la recherche future, telles que: détecter et surmonter les obstacles qui freinent la participation à la prise de décision; identifier les effets, les stratégies de survie et les priorités d’adaptation selon le sexe; déterminer les effets du changement climatique sur les rôles des hommes et des femmes et les relations au niveau du ménage; et mettre en évidence l'influence du genre sur la consommation et les styles de vie des personnes.

Fidèle au style de BRIDGE, cette étude constitue une excellente ressource autant pour ceux et celles qui ignorent tout du sujet que pour ceux et celles qui sont versés en la matière. On y pose les bonnes questions tout en cherchant à y apporter une réponse et en mettant en évidence les lacunes existantes dans le domaine de la recherche. L’un des aspects les plus intéressants de ce rapport est la façon dont il illustre comment les rôles attribués selon le sexe au sein de la famille peuvent encore aggraver la marginalisation dont souffrent les femmes à l’échelon communautaire et institutionnel. Ceci est d’autant plus grave dans le contexte du changement climatique dans lequel des stratégies telles que la gestion des risques passent par des négociations et des processus complexes de prise de décision à haut niveau. Par exemple, « on attend généralement des femmes et des jeunes filles qu’elles prennent soin des malades, en particulier en période de catastrophe ou de stress environnemental… Ces tâches leur occupent le temps dont elles disposaient pour obtenir des revenus ce qui, associé à la hausse des coûts médicaux dérivés de ces maladies, accentue les niveaux de pauvreté. Ceci implique également qu’elles sont moins en mesure de participer au processus de prise de décision communautaire sur le changement climatique ou la réduction du risque de catastrophe. [p3].

Le rapport met l’accent sur le caractère limité des connaissances relatives au rapport genre-changement climatique, tout en faisant le point de la littérature existante dans ce domaine et en suggérant des points de départs importants pour la recherche future.

*‘Gender and Climate Change: Mapping the Linkages’ (Genre et changement climatique: Cartographie des liens) est téléchargeable à l’adresse suivante: http://www.bridge.ids.ac.uk/bridge/reports_general.htm ou http://www.siyanda.org/static/bridge_climate_change_report.htm?em=0806&tag=QG



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