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Entrevue avec Farida Shaheed

Farida Shaheed est de Shirkat Gah au Pakistan et de Femmes Sous Lois Musulmanes (WLUML), un réseau international de solidarité. 31 janvier 2002

 

WHRnet : Que signifie le terme « Fondamentalisme » pour vous ?

Le fondamentalisme est un terme que je n'utilise pas normalement et auquel je m'oppose absolument. C'est un terme qui est utilisé pour définir les mouvements et les situations qui sont assez différents les uns des autres. Aussi une des choses dangereuses que le terme fait est d'oblitérer les différences des spécificités historiques et culturelles au sein des pays, des communautés et des régions. Je suis très consciente du fait que le langage est une source importante de pouvoir. Je m'oppose au terme « Fondamentalisme » parce que souvent il n'est pas originaire de l'endroit où les prétendus projets fondamentalistes existent. Son usage et sa traduction deviennent problématique. Dans mon pays, le Pakistan, le terme a été importé de l'Occident et a été traduit dans la langue locale "comme ceux qui aiment le fondamental", ceux qui soutiennent les valeurs de base. Dans sa traduction le terme accorde par conséquent la légitimité précisément à ces forces que nous essayons de combattre.

Femmes Vivant Sous Lois Musulmanes considère le « Fondamentalisme » par-dessus tout comme un projet politique. Toutes les formes du soi -disant "fondamentalisme" sont en fin de compte des projets d'appropriation - appropriation des espaces publics, sociaux et personnels dans lesquels nous existons - avec l'objectif de gagner le pouvoir politique et économique. Parfois de tels projets visent à maintenir le pouvoir et parfois à défier le pouvoir. L'élément critique, cependant, dans la compréhension de ces forces qui sont regroupées sous la banière du « Fondamentalisme,» est de les analyser à partir d'une perspective de pouvoir.

WHRnet : Quels sont les dynamiques des mouvements fondamentalistes, comment prennent- ils racines ?

Farida Shaheed : Tout mouvement qui est « fondamentaliste » est extrêmement insidieux, parce qu'il est souvent quelque chose que vous ne pouvez pas comprendre. Ses effets se propagent à travers la société et ce n'est pas toujours évident de savoir qui ou qu'est-ce-que vous devez combattre. Il est particulièrement insidieux dans la manière dont il s'approprie de nos propres perspectives, en particulier dans les espaces personnels qui sont à la disposition de chacun de nous. En outre, pour s'approprier de nos espaces personnels, de tels projets clament également la haute base morale. En faisant cela, le "fondamentalisme" dénie aux personnes, en tant qu'individus et en tant que collectivités, les moyens, la capacité et éventuellement le droit de définir pour nous-mêmes qui nous sommes. Le "fondamentalisme" réduit au silence l'opposition. Il cherche à contrôler notre pensée, la façon dont nous percevons les choses et la manière dont nous répondons et réagissons face aux choses autour de nous. Plus souvent que non, chacun de ces mouvements prend racine en s'appropriant de quelque chose qui nous est particulièrement chère, en tant qu'individus et en tant que collectivité d'êtres humains.

Ces jours, l'appropriation de l'identité propre par les projets fondamentalistes peut être appréciée clairement en termes de réligion. Mais elle est aussi évidente en termes d'appartenance ethnique, de culture et de race. Un des résultats de cela est que nous - ceux de nous qui appartiennent à une réligion, un groupe ethnique, une race,etc. Nous trouvons attrapés entre le statut quo de la définition de ce que nous sommes supposés être. Il y'a également la peur que si nous nous élevons contre cela, nous serons frappés d'ostracisme au sein de notre propre communauté. Ceci devient particulièrement difficile lorsque vous faites partie d'un groupe qui est dejà menacé par d'autres groupes ou forces majoritaires.

Mais celles-ci sont les dynamiques les plus subtiles impliquées. Les mouvements "fondamentalistes" se développent non seulement sur l'appropriation des idées de soi-même. Il y'a évidemment dans presque tous ces projets l'utilisation et la menace de la violence. Ces groupes sont armés et sont disposés à utiliser la violence pour garantir qu'ils ont le monopole sur toute identité qu'ils cherchent à s'approprier.

En outre, plusieurs projets "fondamentalistes" ne seraient pas capables d'exister s'ils n'avaient pas de liens et n'étaient pas soutenus par d'autres groupes que vous ne considéreriez pas normalement comme étant des « fondamentalistes ». Ces forces existent aux niveaux national et local. Au pays par exemple, nous pouvons voir que l'échec des partis politiques d'aider à provoquer et à donner force aux éléments extrêmistes en créant un vide - un espace rempli par les groupes extrémistes. Il existe également l'opportunisme des autres acteurs politiques. Même si les groupes fondamentalistes représentent des petits nombres et ont un soutien populaire restreint, parce que les principaux partis politiques ne vont pas adopter une position contre eux, parce qu'ils pensent qu'ils peuvent se servir d'eux pour leur propre programme de temps en temps, on leur accorde plus de légitimité. Je pense aussi que ces forces ne pourraient pas exister si ce n'était pas pour les liens internationaux et les jeux des pouvoirs politiques internationaux qui ont lieu. Nous devons nous demander quelles sont les conditions politiques et économiques à partir desquelles émergent les mouvements fondamentalistes.

Le "fondamentalisme" s'alimente de plusieurs choses : En premier lieu de l'incapacité des États ou le refus de l'État, ou les deux à la fois, de tenir les promesses à ses citoyens de l'égalité de chances, de la sécurité et de la justice. Les mouvements "fondamentalistes" gagnent le soutien en promettant de faire ce que l'État soit ne peut pas ou a refusé de faire, et ce que les partis politiques ont refusé de faire ou ne font pas. Ils semblent dire : « Si vous abandonnez votre agence, si vous venez dans notre sein, nous allons vous accorder notre protection. »

Deuxièmement, les groupes fondamentalistes s'alimentent du sens des populations de l'insécurité et de leur sens d'impuissance dans un monde où les prises de décisions au sujet de nos vies et de notre communauté s'éloignent de plus en plus loin de nos vies. Elles s'installent dans des salles de conférence, non seulement dans des salles des États, mais dans les salles de conférence des sociétés multinationales, des institutions financières internationales et dans d'autres endroits loin des vies des populations affectées.

Les projets fondamentalistes s'alimentent également les uns les autres et là où vous en avez un, vous êtes susceptible de trouver un autre en réponse.Dans ma région, c'est manifeste lorsque vous regardez les partis politiques réligieux qui se sont développés en Inde, qui se basent sur l'identité hindou, et vous observez alors des réactions basées sur une identité musulmane et vous retournez en arrière et en avant et chaque action négative assure la promotion de l'autre vis-à -vis de "l'autre". Un autre exemple est l'ICPD ou les Conférences de Beijing, où nous avons trouvé que les forces conservatrices de l'église catholique unissaient leurs mains avec les groupes et les entités conservateurs musulmans - sans précédent parce que jusqu'à lors ils se sont condamnés les uns les autres - mais dans ces contextes, ils s'étaient rassemblés pour denier aux femmes leurs droits.

Finalement, les projets « fondamentalistes » se développent où la démocratie est déniée ; où les droits humains sont déniés ; où on dénie aux populations le droit de participer à la prise de décision ; où il n'y a pas de capacité de décider de leurs propres vies, de la vie de leur communauté, de ce qu'ils veulent que leur État soit. Et s'ils devaient se développer dans le monde, ils se développeraient parce qu'il n'y a pas d'ordre démocratique mondial. Nous allons devoir examiner cela.

WHRnet : Que pensez-vous des politiques du fondamentalisme dans votre région ?

Farida Shaheed : Lorsque je considère ma région, je dois juste regarder la situation de l'Afghanistan. Ceci me fournit un exemple de comment nous devons mettre en doute qui est appelé «Fondamentaliste » et qui ne l'est pas, ce qui est appelé « Fondamentalisme » et ce qui ne l'est pas. En général ces termes sont assignés à ceux qui ont le pouvoir économique et militaire d'agir ainsi. Pendant plusieurs années les moudjahids, qui sont maintenant en général « L'Alliance du Nord » étaient appelés « lutteurs de la liberté ». Ils étaient appelés «lutteurs de la liberté par les médias occidentaux et les pouvoirs occidentaux. Ils étaient alors détestés par les femmes afghanes, ils étaient détestés par nous tous dans la région parce que nous pouvions voir qu'ils déniaient aux femmes leurs droits fondamentaux basiques et aux autres populations les droits humains. Mais ceci n'était pas alors pris en considération par la communauté internationale parce qu'à ce niveau l'agenda de la communauté internationale avait d'autres objectifs, non favorisés par de telles préoccupations.

Aujourd'hui, les Talibans sont très fréquemment cités comme l'exemple d'un groupe «fondamentaliste ». Ils sont considérés « fondamentalistes » très souvent sur la base de leur dénégation des droits des femmes. Nous avons oublié que sous l'Alliance du Nord le plus grand nombre de viols et de mutilations et d'abus physiques des droits humains avaient été perpétrés. À la fois l'Alliance du Nord et les Talibans ont violé les droits humains. Ils ont tous les deux tué des femmes, quoiqu'ils l'aient fait de manière différente. Mais si nous accusons les Talibans et les appelons « fondamentalistes » parce qu'ils ont dénié aux femmes leur entremise, et une voix et des droits, alors je me demande souvent pourquoi nous n'appelons pas l'Arabie Saoudite « fondamentaliste » ? Vous n'avez jamais entendu parler des saoudiens comme « fondamentalistes. » Ils sont appelés « traditionalistes. » La différence dans la terminologie soulève plusieurs questions importantes sur comment nous entendons et défions les forces fondamentalistes.

WHRnet : Quels sont certaines des choses que nous pouvons faire ?

Farida Shaheed : Nous devons premièrement nous re-approprier, individuellement et collectivement, du droit de concevoir nos identités personnelles et collectives. Nous ne pouvons pas laisser d'autres faire cela pour nous. Nous devons refuser d'être emprisonnés dans le corset étroit des définitions d'identités bi-dimensionelles qui disent, par exemple, que vous ne pouvez être une femme musulmane - ou une autre identité - que si seulement vous êtes X, Y et Z.

C'est la raison pour laquelle nous devons offrir des systèmes d'appui et des points de référence alternatifs aux femmes et à toutes les populations. Il y'a aussi la nécessité de répondre aux projets fondamentalistes à un niveau immédiat. Mais, je pense que des réponses à long- terme, durables seront de bas profil et orientées vers le développement, et impliquent ralentir la re-appropriation des institutions pour nous-mêmes et les changer.

En définitive, j'aimerais partager avec vous un des points de vue très particulier du réseau de WLUML. C'est que de toutes les différentes oppressions que nous endurons en tant que femmes vivant sous lois musulmanes, une des pires est qu'on nous denie le droit même de rêver d'un monde différent et alternatif. Nous avons toujours lutté pour le droit de rêver de nos rêves, d'unir nos mains, de défier ceux qui nous isoleraient, et d'avoir le courage d'accomplir nos rêves. Finalement, nous devons continuer à honorer et à rechercher la justice pour ceux qui perdent leurs vies en réalisant leurs rêves.