Home / Enjeux et Analyses / Enjeux et Analyses / Financement pour les droits des femmes: Une perspective des Etats-Unis d’Amérique

Financement pour les droits des femmes: Une perspective des Etats-Unis d’Amérique

L’AWID s'entretient avec Christine Grumm, Présidente et Directrice exécutive du Réseau de financement des femmes (Women’s Funding Network, WFN) sur sa perspective des tendances du financement en faveur des droits des femmes.

Par Rochelle Jones

AWID. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l'action du réseau du financement des femmes?

Christine Grumm (CG)*: Le réseau de financement des femmes (WFN) est composé de 132 organisations qui financent différentes alternatives de solutions pour les femmes dans le monde entier. En favorisant l'investissement axé sur les femmes et en leur donnant l'argent et les outils nécessaires pour transformer leurs idées en changements durables, le réseau de financement des femmes déclenche une puissante réaction en chaîne dans des domaines critiques qui vont de la création de la sécurité économique à la réalisation de progrès en matière de soins de santé, d'éducation et de droits des femmes.

Les membres des fonds des femmes sont sur les six continents et ont donné plus de 400 millions de dollars U$ en bourses au cours des 20 dernières années, possèdent plus de 450 millions de dollars U$ en patrimoine collectif, investissent plus de 50 millions de dollars U$ par an pour renforcer le rôle des femmes et des jeunes filles dans le monde entier dans la recherche de solutions et de leadership; ils regroupent des dizaines de milliers de donateurs, d'agents de changement et de leaders intellectuels. Les fonds de femmes sont à l'avant-garde dans tous les investissements impliquant des solutions à certains des problèmes de justice sociale les plus urgents dans le monde. Ensemble, nous sommes en train de forger une nouvelle ère de justice mondiale pour les femmes et leurs communautés.

AWID. Pouvez-vous nous parler des stratégies de financement du WFN, en particulier de l'initiative que vous avez baptisée « Philanthropie de supermarché »?
CG: Au cours de ces dernières années, le WFN a mené une série de stratégies destinées à accroître et à maintenir un flux continu de revenus permettant de financer l'action des femmes dans le monde entier. Ces stratégies sont notamment les suivantes:

  • Des campagnes visant à obtenir des dons individuels à différents niveaux.
  • Les donations en ligne: le développement de nouvelles stratégies visant à accroître les donations en ligne.
  • Une philanthropie de consommation basée à la fois sur l'achat de produits spécifiques, le recyclage de téléphone et de produits commerciaux dont un pourcentage des bénéfices est alloué à la philanthropie.

Chacune de ces stratégies se trouve à des stades différents de développement. La stratégie de philanthropie de la consommation est actuellement axée sur le recyclage de téléphones portables. Rien qu'aux États-Unis d'Amérique, plus de 10 millions de ces appareils sont mis au rebut chaque mois, et un million seulement est recyclé. Ce secteur présente donc un grand potentiel de création de revenus. D’autres projets sont actuellement également en cours.

Une autre initiative des plus intéressantes, Women Moving Millions (WMM), est un partenariat entre des donateurs visionnaires et le réseau de financement des femmes qui représente un vaste éventail de femmes ayant en commun une vision puissante d'un monde dans lequel toutes les femmes et jeunes filles ainsi que leurs familles dans tous les coins du monde vivent dans la justice, l'égalité et la sécurité. Cette campagne novatrice cherche à réunir 150 millions de dollars U$ en dons, dont 1 million et plus d'ici à avril 2009 afin de dépasser la barre du milliard de dollars en dons collectifs et actifs des fonds des femmes. Elle a également pour but de marquer la différence en termes d’amélioration des capacités et du potentiel de collecte de ressources financières des fonds de femmes. Depuis le lancement de la campagne, en novembre 2007, des femmes donatrices du monde entier ont apporté près de 110 millions de U$.

Le Réseau de financement des femmes a tenu sa vingt-quatrième conférence annuelle du 1er au 3 mai 2008. Notre conférence, intitulée Leadership pour un monde en mutation, a réuni 450 femmes et a servi d’instance de rencontre entre des chefs de file visionnaires du monde entier. Le programme de la conférence proposait d'aborder au plus haut niveau le renforcement de compétences, les idées créatrices et l'échange d’idées à l’échelon mondial afin de mettre au point des stratégies audacieuses propres à favoriser l’autonomisation des femmes, des communautés et des nations. Cette conférence a également mis en exergue les idées, les tendances et les propositions les plus avancées en matière d’investissement social axé sur les femmes.

Le Réseau de financement des femmes a annoncé un plan stratégique décennal ambitieux – un plan qui en appelle aux femmes et aux fonds de femmes membres à réclamer leur espace dans le monde et au sein des instances décisionnelles pour exercer une influence et promouvoir le changement social. Différentes oratrices se sont exprimées, notamment Wangari Maathai, la première femme africaine à avoir reçu le Prix Nobel de la Paix pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix, Dr. Wangari Maathai a fondé le Mouvement Greenbelt (Ceinture Verte) qui a planté 30 millions d’arbres dans tout le Kenya; Rayona Sharpnack, Fondatrice de l’Institut pour le Leadership des femmes à Silicon Valley; Geeta Rao Gupta, Ph.D., présidente de Centre de recherches sur les femmes; et Kathryn Finney, auteure de The Budget Fashionista, experte en blogs, femmes et technologie, et en conseils de mode pour femmes.

AWID. Y a-t-il de nouvelles tendances en matière de financement aux Etats-Unis ?

CG: Les femmes sont désormais considérées comme le facteur déterminant dans l’amélioration de leurs communautés. Le modèle logique appliqué dans le WFN (Réseau de financement des femmes) et les Fonds de Femmes est le suivant: lorsqu’une femme parvient à obtenir une sécurité économique, sa famille vit dans la sécurité économique; lorsqu’une famille parvient à la sécurité économique, une communauté vit dans la sécurité économique; lorsqu’une communauté parvient à la sécurité économique, un pays vit dans la sécurité économique ; lorsque les pays parviennent à la sécurité économique, le monde vit dans la sécurité économique. Cet argument a permis aux WFN et aux fonds de femmes de convaincre un large éventail de femmes et d'hommes, de fondations et de corporations donatrices d’investir dans des femmes en leur qualité d'agents de solution et de leaders, ce qui a permis d’accélérer les changements et d’obtenir un rendement exponentiel. C’est ce que nous appelons « l'Effet Femme ».

En effet, les fondations et les corporations centrent toutes deux leurs efforts sur les femmes dans le but d’améliorer la qualité et le niveau de vie dans le monde. Voici deux exemples d'initiatives lancées ces derniers mois:

  • La fondation Nike et les fondations NoVo ont investi ensemble 100 millions de dollars des États-Unis dans l'initiative Effet Jeune fille dont le but est d'aider les adolescentes de pays en développement à promouvoir un changement social et économique au sein de leurs familles, leurs communautés et leurs pays. Le Goldman Sachs Group, Inc. a lancé un programme mondial intitulé 10 000 femmes (10,000 Women), une initiative mondiale visant à offrir une formation en business et management à 10.000 femmes défavorisées dans les pays en développement et émergeants. Beaucoup d’autres corporations et fondations apportent leurs ressources financières et leur énergie pour améliorer les vies des femmes et des jeunes filles dans le monde.
  • En termes de donateurs individuels, l'inclusion et l'engagement de femmes à revenus élevés revêtent une grande importance pour les organisations progressistes prônant le changement social. Un « transfert » de ressources financières d'au moins 41 000 milliards de dollars des États-Unis en faveur des femmes se produira aux États-Unis d'ici à 2052. Le transfert de richesses est un phénomène qui résulte du boom économique et démographique exceptionnel connu par les États-Unis d'Amérique après la deuxième guerre mondiale ; il obéit au schéma qui a permis le transfert de ressources sans précédent de la génération de la deuxième guerre mondiale au « baby boomers » qui atteignent aujourd'hui l'âge de la retraite. Il répond également à l'essor économique lié à la technologie enregistré à la fin du XXe siècle qui a permis l'enrichissement de générations plus jeunes qui transmettent actuellement leurs richesses aux enfants et à différentes « causes » plus tôt dans leur vie. Une stratégie importante est donc de porter une attention spéciale aux femmes en tant de donatrices clés pour le mouvement de lutte pour la justice sociale.


AWID. Quel est votre constat, à l'échelon mondial, en termes de tendances de financement?

CG: Selon Worldwide Initiatives for Grant-maker Support (WINGS), il existait, en 2005, 1175 fondations communautaires reconnues dans 46 pays. Selon des études diligentées par le réseau WFN, le mouvement en faveur de la création de fondations communautaires dans le monde s'est rapidement développé grâce au soutien des principales fondations américaines, canadiennes et européennes. Celles-ci sont convaincues que la création d'une philanthropie communautaire finit par renforcer la capacité des personnes de résoudre leurs problèmes et de chercher des opportunités sur place dans l'intérêt public. Dans la perspective de l'accumulation de ressources destinées aux organisations progressistes prônant le changement social, il importe également de considérer l'évolution mondiale en matière de création de fondations communautaires et de tirer les enseignements nécessaires des succès et des échecs de ce processus.

A l'aube du XXIe siècle, l'apparition d'une richesse mondiale favorise également les expériences de philanthropie privée, y compris là où la philanthropie privée n'était pas pratiquée de façon publique ou était inexistante. Dans le même temps, les sociétés multinationales mettent en place une nouvelle vision de la philanthropie qui inclut à la fois leur fondation philanthropique et un concept plus étendu de responsabilité sociale et de citoyenneté des entreprises. Ce type d'attitude peut se traduire par un accroissement des ressources.

AWID. Comment voyez-vous l'avenir du financement pour les droits des femmes?

CG: Le développement de fondations de tous types et dans toutes les parties du monde reflète l'émergence d'une nouvelle source de pouvoir qui peut être mise à profit pour la justice sociale. La question que doivent se poser les organisations progressistes de justice sociale/droits des femmes est de savoir comment encourager les nouvelles fondations communautaires et les fondations privées à adopter des valeurs basées sur la justice sociale (si elles ne l'ont pas déjà fait). Comment les fondations nouvelles et existantes peuvent-elles être mises au service d'un effort efficace en faveur de la justice sociale?

En effet, l'argent est sur la table; la question, pour les groupes des droits des femmes et les fondations de femmes est de savoir comment avoir accès à ces ressources et comment déclencher un changement durable en faveur de la justice sociale qui permette d'attirer de nouveaux investissements de façon permanente.

A l'heure actuelle, les femmes sont considérées comme une partie essentielle de la solution. Une porte s'ouvre donc à nous ; il nous revient de décider si nous allons la franchir une par une au risque de la voir se refermer, ou si nous allons la franchir toutes ensemble et la briser de façon à ce qu'elle ne puisse jamais se refermer.

---------
* Christine Grumm, présidente et directrice exécutive du WFN (Réseau de financement des femmes), à plus de 30 ans d'expérience à la tête d'actions visant à provoquer le changement social par le biais de la société civile, en particulier de la philanthropie des femmes. Sous sa houlette, les membres du réseau atteignent actuellement 125 fonds de femmes et de jeunes filles, et possèdent des actifs d’une valeur de 450 millions de dollars U$. Les partenariats visionnaires se sont également développés, notamment Women Moving Millions, la campagne qui a mobilisé le plus grand volume de dons avec Swanee et Helen LaKelly Hunt.

Chris a occupé des positions au plus haut niveau dans le secteur non lucratif, à la fois aux États-Unis et sur le plan international. Avant d'entrer au Réseau de financement des femmes, elle a travaillé comme directrice exécutive de la Fondation pour les femmes de Chicago. Elle est actuellement membre du conseil de Mayaworks – une organisation qui offre des possibilités de partenariat entre des artisanes mayas au Guatemala et des femmes des États-Unis dans le cadre de la commercialisation et des ventes de produits du commerce équitable.

Licence de l'article: Creative Commons - Titulaire de la licence de l'article: AWID